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« Un angle, des infos bétons et la simplicité : les 3 ingrédients pour une bonne dataviz ! » Interview de Karen Bastien, datajournaliste

27 mars

Les datavisualisations envahissent les écrans de nos tablettes, de nos ordinateurs et de nos smartphones. Ce n’est pas une mode mais une tendance de fond qui préfigure de l’adaptation des rédactions d’info au datajournalisme. Data Publica a voulu recueillir le témoignage Karen Bastien, co-fondatrice avec François Prosper de l’agence de dataviz Wedodata.

 

 

Data Publica : Comment considères-tu ton travail : tu es journaliste ? Ou graphiste ? Ou bien datajournaliste ?

Karen Bastien : Journaliste avant tout. Enquêter, croiser les infos, vérifier les sources, trouver un angle : c’est la base de notre métier que l’on travaille à partir de données textuelles ou chiffrées. Et comme mon quotidien est aujourd’hui envahi de chiffres, j’ai rejoint la « tribu » des datajournalistes.

 

A quel moment de ta formation t’es tu décidée à travailler dans ce registre de l’information visuelle ?

Je suis sortie du Centre de formation des journalistes il y a douze ans avec deux spécialisations : l’une en édition (mise en forme de l’information, maquette, titraille) et l’autre en web. Depuis je travaille sur cet équilibre entre fond, forme et interactivité. Mes différents postes (journaliste à Transfert.net, chef d’édition à « Libération » et rédactrice en chef du magazine « Terra eco ») m’ont permis d’affiner ma connaissance des data et du potentiel du design d’informations. Mais, tout ce cheminement n’aurait pas eu lieu sans ma rencontre avec François Prosper, infographiste. Nous avons commencé à travailler ensemble à Libération, puis nous avons expérimenté beaucoup de choses à « Terra eco« . Et il y a six mois, nous avons sauté le pas et lancé WeDoData, notre agence de dataviz.

 

Karen Bastien & François Prosper, le duo de Wedodata

Quel en a été l’élément déclencheur ? 

Open data, boom des objets tactiles, présidentielle, jeux olympiques… Toutes ces éléments mis à bout, cela faisait un beau cocktail et un bon timing pour convaincre le public français de la pertinence et de la force de l’information visuelle !

 

La visualisation de l’information est un exercice beaucoup plus ancien qu’on ne pourrait le croire : le graphique de Charles-Joseph Minard de 1869 sur la campagne de Russie de Napoléon I, les graphiques de l’infirmière britannique Florence Nightingale de 1857, les graphs de W.E.B duBois pour l’exposition universelle de 1900 etc.. Considères-tu leurs travaux comme précurseurs de la dataviz ?

Complètement. Ce sont des pionniers qui introduisent d’ailleurs la plupart de nos formations. Ils ont défriché des sujets incroyables, osé des formes nouvelles d’informations. Nous suivons leur pas mais dans un contexte qui a largement évolué : beaucoup plus de données sont à notre disposition, le public a acquis un langage graphique plus vaste et l’interactivité offre une palette incroyable de narration de l’information.

 

 

L’une des références actuelles de la dataviz est sans doute le travail de David Mac Candless et son blog « information is beaufitul » : qu’apprécies-tu dans son travail ?

Son travail constitue un moment clé de cette nouvelle étape de la datavisualisation. Il suffit de voir le succès que rencontre son livre qui vient d’être traduit en français (Datavision, Robert Laffont) deux ans après ses versions anglaises et américaines. Pourquoi ? Ses formes simples, géométriques dont l’efficacité est à la hauteur de l’épure. Ses sujets, très bien anglés, bien sourcés, bien chiffrés, avec cette petite pointe d’humour british quand il le faut. Et sa double casquette de journaliste-designer qui montre le chemin de ces nouveaux métiers mixtes, aux frontières du journalisme, du graphisme et du développement.

Timeline des peurs relayées dans les médias par David McCandless

 

As tu des artistes ou des références qui t’inspirent particulièrement ?

Beaucoup, car c’est un métier où on se nourrit sans cesse de ce que l’on voit. C’est pour cela que j’ai choisi de mettre ma veille à disposition de tous sur http://www.scoop.it/t/journalisme-graphique.

Pour citer quelques designers d’informations à suivre : Jan Willem Tulp, Francesco Franchi, Density design, Column Five, Nicholas Felton, Golden Section Graphics, Lauren Manning, Ffunction, Nicolas Garcia Belmonte, Section DesignMoritz Stefaner

« Le design d’informations est ce travail constant sur le dosage beau / intelligent. » Karen Bastien

 

La tendance actuelle des dataviz, et que l’on retrouve notamment dans le travail que tu es en train de fournir pour France Info, consiste à produire une image composée de plusieurs éléments informatifs que l’on déroule, un peu comme la version moderne d’un parchemin. Penses-tu que ce mode de lecture provient de l’avènement des tablettes et des écrans ou qu’il est simplement l’une des meilleures manières de raconter une histoire avec les images ?

Ces parchemins – qu’on surnomme aussi infoposters – se sont imposés très vite sur le web car ils correspondent tout simplement à la largeur basique des articles. C’est donc un cadre contraint par la technique qui nous a obligé à raconter des histoires en scrollant…. Mais de nouveaux formats se développent heureusement, plus adaptés aux tablettes et laissant plus de « largeur » au récit.

 

L’un des reproches que l’on pourrait faire au travail de datavisualisation serait de faire passer l’esthétique avant l’information, les deux sont-ils contradictoires ? A quel moment estimes-tu que l’un prend le pas sur l’autre ?

Les deux ne sont absolument pas contradictoires. On a longtemps voulu les opposer, notamment en France : un travail de fond devait être « moche », c’était même une garantie de sa qualité ! Le design d’informations est ce travail constant sur le dosage beau / intelligent. Du beau car c’est ce qui va arrêter l’oeil, et de l’intelligent, car c’est ce qui va faire que le lecteur, l’internaute va y passer du temps.

 

De nombreux outils sont désormais mis à la disposition des journalistes pour créer des datavisualisations, crois-tu que c’est une menace pour ton travail ou au contraire la reconnaissance d’un genre important ?

Ce sont des outils essentiels au développement du datajournalisme. Les journalistes ont besoin de visualiser eux-mêmes leurs recherches, leurs croisements de données. C’est bien la preuve que la forme graphique que peuvent prendre les data est essentielle à leur compréhension ! Par ailleurs, c’est stimulant pour nous, car cela nous pousse à expérimenter de nouvelles formes, à chercher toujours et encore.

 

Comment se déroule la construction type d’une datavisualisation ?

On y retrouve le travail de base du journaliste dont on parlait tout à l’heure : recherche des infos, croisement des sources, vérification auprès d’experts du thème traité. Mais c’est avant tout un dialogue entre un journaliste et un infographiste. Car une fois les données préparées, commence un aller-retour sur les choix des formes les plus adaptées à tel ou tel sujet, le rythme de l’image, le choix des titres, les couleurs, etc. Il faut donner vie à ces chiffres, les mettre en scène. C’est là où s’effectue le fameux dosage beau/intelligent.

 

Quelles seraient les trois règles pour produire une bonne dataviz ?

1. Un angle, car on voit trop de dataviz qui ne sont qu’une suite de chiffres compilées sans aucune logique.

2. Des infos bétons, cela peut paraître basique, mais quand vous avez l’impression de ne voir que du graphisme, c’est souvent qu’il a envahi l’image pour cacher l’absence d’informations.

3. Et enfin, la simplicité car l’expérimentation de formes nouvelles amène parfois à des objets obscurs, contraires à l’essence de notre métier : la pédagogie par l’image.

Propos recueillis par Benjamin Gans

Exemple de création de Karen Bastien & François Prosper parue dans Snatch et Owni.



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