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regards citoyens

3 ans de Regards Citoyens : entretien avec Benjamin Ooghe-Tabanou

10 septembre

C’est cette semaine que l’association Regards Citoyens, née en septembre 2009, fêtera ses trois ans d’existence. Data Publica a interrogé l’un de ses représentants Benjamin Ooghe-Tabanou pour faire le bilan de leur action et faire le tour de leurs projets.

 

Poil à gratter du Parlement, dangereux repaire d’activistes de l’open data et de l’open gov, ou tout simplement citoyens vigilants, l’équipe de Regards Citoyens a eu l’occasion de se faire remarquer à plusieurs reprises depuis leur création en 2009. Très récemment, le ministre chargé des relations avec le parlement s’est même interrogé publiquement sur leur rôle ‘dangereux voire pernicieux‘(sic). Quels que soient les reproches ou les compliments qu’on peut leur faire, leur bilan de trois ans de travail  de veille, d’alerte et de vrai (data)journalisme au profit de plus de transparence démocratique est impressionnant.

 

 

DP : Quelle est la genèse du projet ? Comment ça a commencé ?

Benjamin Ooghe-Tabanou : Fin juin 2009, on s’est rencontré à quatre sur le net (les quatre co-fondateurs). A la base deux d’entre nous, Tangui [Morlier] et moi, nous connaissions déjà puisqu’on venait de créer deputesgodillots.info qui faisait déjà du suivi parlementaire mais sur des thèmes assez polémiques et sur un ton militant, partisan, et même disons-le potache. Ca a eu pas mal de succès, pas mal de gens nous ont demandé de continuer, mais sur un ton un peu plus sérieux. On y pensait et sur un forum, deux personnes, Brice et JB, voulaient de la même façon faire un site de suivi des députés. Du coup, les deux se sont rencontré via le net, l’un était en Bourgogne, l’autre à Lyon, et nous deux à Paris donc on ne s’est pas croisé depuis le début du projet, on a tout fait sur le net. Ca a été un peu compliqué au début de mettre en place des règles mais on s’est fixé l’objectif de mettre en place nosdéputés.fr le 14 septembre 2009 pour la rentrée parlementaire.

DP : Aujourd’hui, il y a combien d’adhérents à Regards Citoyens ?

BOT : On a été 6, puis 5 puis encore 6, très tôt tout ça vers octobre 2009, puis 8 enfin depuis un an environ, avec deux nouveaux membres plutôt attirés vers Regards Citoyens par l’open data.

DP : Comment devient-on membre de Regards Citoyens?

BOT : En étant actif sur nos outils régulièrement, donc on peut considérer qu’on est une vingtaine de membres actifs, puisqu’il y a au quotidien des gens qui suivent ce que l’on fait sans pour autant participer. Du coup, c’est un peu compliqué pour intégrer le groupe, puisque ça implique d’être présent régulièrement, d’essayer spontanément de prendre des initiatives, etc…

«  J’ai un peu du mal à imaginer que quelqu’un venant de chez Microsoft ait envie de défendre les mêmes choses que nous ! »

DP : C’est chronophage de participer à Regards Citoyens ?

BOT : Oui, assez ! C’est dur à évaluer en termes de temps passé, puisque c’est réparti entre chacun d’entre nous et qu’on ne fait pas tous les mêmes tâches… Et il faut concilier ça avec le travail.

DP : C’est votre faiblesse, de ne pas pouvoir vous engager à temps plein ?

BOT : Les membres sont tous très engagés, donc quand il y a un besoin sur le moment, il y aura toujours des gens pour se mobiliser. Comme beaucoup de projets sur le net, c’est la deadline qui fait la mobilisation.

DP : Est-ce qu’on peut travailler chez Facebook ou Microsoft et adhérer à Regards Citoyens ?

BOT : Ca m’étonnerait que ça arrive. 95% de ce qu’on fait est dans l’esprit du logiciel libre, du coup j’ai un peu du mal à imaginer que quelqu’un venant de chez Microsoft ait envie de défendre les mêmes choses que nous. Après on est pas sectaire, et puis je crois en la deuxième chance !

Nosdeputes.fr, le bestseller de Regards Citoyens

DP : Quel bilan tires-tu de ces trois années d’activité ?

BOT : Un bilan positif ! Il y a clairement une montée en puissance des différentes initiatives que nous proposons. Nosdéputés a beaucoup évolué : peut-être pas sur le plan visuel (si des designers veulent participer à ce que l’on fait, ils sont les bienvenus !), par contre, en termes de fonctionnalité, le site a beaucoup progressé. Aujourd’hui on a un nombre de visites bien supérieur. Il y a eu un buzz en janvier qui partait de rien : un billet de blog a fait un classement des députés en fonction des données recensées sur la page synthèse du site. Ce blogueur a été pompé intégralement dans un article de 20 minutes.fr, qui a été repris par France 3 Bourgogne dans le JT du midi puisqu’il y avait un député bourguignon dans le lot. A partir de là, c’était la déferlante, étrangement puisqu’on n’avait vraiment rien fait de nouveau ! Ca s’est transformé en « le classement 2012 des députés par nosdéputés.fr ». Finalement, Pujadas en a parlé au JT de France 2 et ce jour là a été un des plus gros pic de visites du site (35.000 visiteurs uniques pour la journée). En moyenne, on était autour de 30.000 visiteurs uniques par mois les deux précédentes années, et depuis on tourne autour de 150.000 !

Sur les parties parlementaires, on a réussi à développer une gamme de sites et de fonctionnalités qui est vraiment riche et qui permet de faire ce qu’on imaginait il y a trois ans. Sur le second plan, qui est l’open data, on est très content d’avoir influé sur la décision d’Etalab d’avoir imposé la gratuité et une licence libre.

« Il y a beaucoup d’efforts à faire en matière de transparence du parlement. »

DP : Est-ce que tu penses qu’il y a plus de transparence dans la politique aujourd’hui ?

BOT : Non. A ce niveau là, on n’a pas avancé. [...] A l’heure actuelle, les données parlementaires, c’est assez n’impote quoi : on ne sait pas encore qui vote quoi. En termes de transparence financière des assemblées, idem : il y a une indépendance totale du parlement. Du coup, c’est l’administration du parlement qui gère le budget du parlement. Ce qui fait qu’il n’y a aucun contrôle extérieur. Bernard Accoyer a demandé une fois un rapport de la cour des comptes, qui est resté top secret… Il y a beaucoup d’efforts à faire en matière de transparence du parlement. Claude Bartolone, dans son discours d’introduction a insisté sur ce point, donc on compte sur lui ! Mais on ne va pas manquer d’essayer de le relancer régulièrement.

Sinon, du côté de l’administration, on ne peut que se féliciter de la sortie de data.gouv.fr par la mission Etalab. Après, c’est un programme assez lourd et compliqué. En l’état je préfère utiliser Data Publica ou Nosdonnées.fr pour chercher des données ! Le moteur de recherche sur data.gouv est un enfer : le fait qu’il y ait autant de jeux de données au lieu des 6 000 qu’ils représentent en vrai fait qu’on est noyé sous l’information. Ils ont tout divisé en morceaux pour faire du chiffre. Mais reconnaissons que sans Etalab et data.gouv.fr, jamais la RATP n’aurait opéré le changement qu’elle a fait récemment. Il y a clairement une avancée, même s’il reste beaucoup à faire : les marchés publics ne sont toujours pas sur data.gouv.fr par exemple. Mais c’est normal, tout ça est arrivé plutôt vite à l’échelle de l’administration (data.gouv a ouvert le 5 décembre 2011, ndlr). Aux Etats-Unis, ils ont les mêmes soucis qu’en France.

DP : Concernant les autres portails locaux opendata, lesquels sont les meilleurs ?

BOT : C’est un peu le bazar, il y en a beaucoup. Tous ont des qualités et des défauts. On défend à Regards Citoyens trois principes en particulier pour l’opendata : gratuité, licence libre, format ouvert. Ces trois principes ne sont pas respectés partout.

Sinon Montpellier sort bien du lot, puisqu’ils respectent tout et publient d’une manière propre leurs données. Certaines plateformes manquent de contenu, comme celles de Paris, mais le problème est que ceux qui sont à l’origine de ces projets ne sont pas celles qui prennent les décisions politiques permettant d’arriver à accéder à ces données. L’opendata71 a fait beaucoup de bruit, mais je n’ai toujours pas compris comment on pouvait accéder à un jeu de données ! Un exemple qui me vient en tête, c’est le département du Loir-et-Cher : ils ont juste une page qui précise la licence avec une liste de liens qui renvoient vers les fichiers. Pour les collectivités qui s’ouvrent, quand elles ont trente jeux de données, qu’elles n’investissent pas des milles et des cents dans des plateformes ! Une page web qui liste les jeux de données avec la licence suffit largement.

Le site Open data du Loir-et-Cher

DP : Est-ce que Regards Citoyens n’incarne pas une certaine radicalité dans le mouvement open data : par exemple, est-ce que l’ouverture des données, même en format propriétaire, ne vaut pas mieux que pas d’ouverture du tout ?

BOT : Ca, on est d’accord. C’est déjà bien de publier des données. Après, quand il y a 20 jeux de données, ce n’est pas très compliqué de fournir les jeux de données sous des formats non propriétaires ! Personne n’est embauché pour faire ça, mettre en forme les données pour qu’elles soient réutilisables. Mais je ne pense pas qu’on soit radicaux en demandant ça. Sur la gratuité, je ne suis pas fan de l’argument « on l’a payé avec nos impôts, donc ça doit être gratuit », mais c’est vrai ! Quand c’est dans le service public, ce sont des données qui existent, qui sont déjà dans des bases, et ça ne coûte pas grand-chose de les mettre à disposition.

« La gratuité des données n’est donc pas la vraie question, pour moi, c’est plutôt celle de l’écosystème. »

DP : Et même pour les entreprises commerciales ?

BOT : C’est là qu’est le grand débat : y a-t-il un risque de privatisations des données ? A ce moment là, il faut faire comme Paris, par exemple, qui a adopté une licence ODBL, libre dont le principe est le partage à l’identique. Si vous utilisez ou modifiez les données, vous devez les republier. Tout le monde est bénéficiaire : le producteur, qui peut bénéficier de vos approfondissements, tout autre utilisateur. Ca créé un écoystème qui grossit et qui profite à tout le monde. Si la boîte n’a pas envie de redistribuer ces données, on peut mettre un système de double licence et on fait payer l’entreprise pour utiliser ces données sans la condition de redistribution. La licence ODBL a été créée pour ça. La gratuité des données n’est donc pas la vraie question pour moi, c’est plutôt celle de l’écosystème.

DP : Le succès du mouvement opendata vous a donné beaucoup de poids médiatique, avez-vous été surpris par l’importance que vous avez pris ?

BOT : Au niveau médiatique, je dirai qu’on a acquis de la visibilité par nosdéputes.fr. Quand on parle d’open data aux journalistes, ils nous regardent avec des grands yeux… Non, je pense que c’est plus une légitimité qui a fait qu’on nous a invités dans des évènements pour traiter du sujet, puisqu’on a été parmi les premiers en France à travailler sur des données publiques, même si elles n’étaient pas open data à la base. Encore une fois, Regards Citoyens crée de l’open data, mais n’en utilise pas. C’est aussi pour ça qu’on défend l’open data ; pour faire nosdeputes.fr, on a passé les trois quarts du temps à récupérer les données et à les mettre en forme. Ensuite, le site en lui-même c’est rien ! Les données, c’est la matière brute nécessaire à ces projets. Si tout le monde y a accès, beaucoup plus d’initiatives peuvent voir le jour.

« On est une sorte d’ONG, et ça nous convient bien. »

DP : Penses-tu que le rôle de Regards Citoyens doive être institutionnalisé ?

BOT : Institutionnalisé non. [...] Comme je le disais tout à l’heure, le parlement étant indépendant, il s’autocontrôle. Ce qu’on fait avec nosdeputes.fr ne pourrait pas être fait par l’administration, puisque ce sont les parlementaires qui contrôlent l’administration du parlement. Ceux qui n’ont pas envie de voir que leur graphe de présence à l’assemblée correspond à trois pics au cours de l’année ne vont pas être d’accord… Le fait que l’on ait une véritable indépendance par rapport au parlement nous semble essentiel. Après, on ne refuse pas du financement public : on a un projet avec Sciences Po qui est financé par la région Ile-de-France. Mais l’institutionnalisation n’aurait pas de sens : on est une sorte d’ONG, et ça nous convient bien.

DP : Les parlementaires réagissent-ils toujours bien à vos initiatives ?

BOT : Mon sentiment c’est qu’il y a 90% d’échos positifs, et ponctuellement on a des réactions épidermiques. Un matin, je me suis fait réveillé par un député qui m’a insulté au téléphone pendant trois quarts d’heure. Mais c’est arrivé une fois ! Et ils sont 577…

[L'interview a été réalisée avant la polémique née des propos d'Alain Vidalies, ministre chargé des relations avec le parlement qui dénonçait "les effets pernicieux voire dangereux sur le travail parlementaire" des réseaux qui scrutent l'activité parlementaire. Lire la réponse de Regards Citoyens "Nosdéputés.fr, dangereux ? Vraiment ?"]

DP : Nosdeputes et Nossenateurs, c’est pour surveiller les parlementaires ou mettre en valeur leur travail ?

BOT : Ce n’est pas que surveiller. Il y a deux aspects dans ces deux sites. Le côté quantitatif d’abord : des stats, des tableaux, des graphiques qui montrent la présence, le travail quantitatif effectué, etc. Il y a à côté un aspect beaucoup plus qualitatif : on peut savoir quels sont les thèmes privilégiés des parlementaires. Personne ne l’avait fait avant. Toutes ces choses qu’on compte, on les remet à disposition également. Depuis la page du député, vous avez accès à tous les dossiers, tous les amendements ou les interventions lisibles en contexte et beaucoup mieux que sur le site de l’assemblée puisqu’il y a tous les liens. Cela fait que le travail parlementaire peut être commenté. Dans notre esprit, initialement, le but était qu’il y ait un échange entre les citoyens et les élus. Ce n’est pas vraiment arrivé puisqu’à ce jour aucun député n’a répondu, mais 3000 commentaires de citoyens ont été postés, dont beaucoup de bonne qualité. Je crois que ça aurait un réel intérêt à ce que les députés aillent les lire. Au-delà de la surveillance, l’objectif c’est l’open gov : la participation du citoyen à la vie législative. C’est donc surtout un succès du côté des citoyens, et on attend que les députés s’y mettent. Etant donné qu’on arrive à une nouvelle législature, on va contacter tous les nouveaux députés pour leur proposer de s’inscrire automatiquement à des alertes mail. On propose la même chose aux citoyens, qui peuvent s’abonner soit à leur député, soit à un sujet en particulier.

DP : Au-delà de ça, comment vois-tu l’avenir de Regards Citoyens ?

BOT : Pas mal de projets sur le feu : nosélus.fr, qui est en attente depuis un moment. On a pas mal de données et il faut arriver à les recouper. On fait pas mal de lobbying citoyen également. On en parle, puisqu’on considère que le lobbying est normal à partir du moment où il est transparent et pluraliste. Avec la nouvelle législature, il y aura sans doute pas mal de boulot à faire là-dessus. Un autre projet est celui de faire un « GIT law » : un allemand vient de faire ça sur les lois fédérales allemandes (bundesgit). Il a mis sur un compte git les lois allemandes avec l’objectif de faire un suivi à chaque fois que les lois sont modifiées. Surtout, il y aurait la possibilité d’un pull request : c’est-à-dire qu’on pourrait proposer de modifier un morceau de loi. L’idée est que le citoyen puisse aller au milieu du parlement et proposer ses idées.

Le projet avec Sciences Po [La fabrique de la loi, ndlr] est déjà un gros morceau de nos projets. On aime bien reprendre la formule de Lawrence Lessig « Code is law » et de la renverser en « law is code » : effectivement, quand on regarde les députés écrire la loi, c’est comme du code : ils proposent des amendements – ce sont les patchs. Nous, on ne travaille pas sur les lois elles-mêmes, même si on ne l’exclue pas. Le projet, c’est de faire la même chose mais simplement au niveau parlementaire : entre la version proposée par le gouvernement jusqu’à la version arrivée au Journal Officiel, il y a un cheminement très complexe. Le texte change en permanence. Le but est de « versionner » le texte de loi du début à la fin en considérant que le député qui apporte un amendement est un « commiter » et de «gitifier» le texte dans le processus parlementaire. C’est un projet en cours, sur trois ans et on a commencé il y a un an. On a travaillé d’abord sur le 1er article du projet de loi de réforme de l’hôpital et c’est déjà assez curieux, on a fait une vidéo qui permet de visualiser les apports des amendements sur cet article.

 

DP : Finalement, quel est l’accomplissement de Regards Citoyens dont vous êtes le plus fier ?

BOT : Rendre visible des parlementaires qui sont des bourreaux de travail et qui sont pourtant inconnus. Si je vous dis François Brottes, ou Jean-Luc Warsmann ? Peu de gens savent qui ils sont. Alors que Jack Lang, qui ne met jamais un pas à l’assemblée…. A Regards Citoyens, on est très loin d’être antiparlementaristes, bien au contraire ! Nous pensons que le parlement est le cœur de la démocratie, et donc rendre visible ce qui s’y passe est essentiel. De ce point de vue, je pense que c’est plutôt un succès.

 

Propos recueillis par Benjamin Gans & Nicolas Laruaz

 

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