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5 questions à 6 datajournalistes

Ils sont datajournalistes et travaillent pour le le site du Guardian, Owni, Lemonde.fr, AskMédia ou J++. Leur point commun : ils sont jeunes et ils ont un goût immodéré pour les données qu’ils aiment manipuler et décortiquer. Ces ventriloques de la data font parler chiffres et statistiques dans leurs articles, leurs applications ou leurs visualisations. Cinq mêmes questions leur ont été posées pour en savoir un peu plus sur le datajournalisme, ce buzzword qui résonne dans toutes les rédactions.

 

1. Quelle est ta définition du datajournalisme ?

Marie Coussin - Askmédia Le data journalisme est avant tout du journalisme : la base de travail est de chercher des informations, les vérifier et les mettre en forme. Dans le data journalisme, il y a un appétit particulier pour les séries statistiques et la mise en scène de gros volumes d’informations, grâce aux techniques du web ou de l’infographie. Le data journalisme s’effectue en équipe, avec généralement un graphiste, un développeur, un journaliste. Dans ce cadre, le journaliste a de plus en plus un rôle de chef de projet, qui a une idée et cherche à la mettre en scène en s’entourant des compétences nécessaires. Le data journalisme se fait surtout en se pratiquant, en bidouillant, en essayant des outils, des formats, des visualisations, en croisant des données. Et parfois ça donne quelque chose. Il faut être curieux et toujours chercher à évoluer, on n’est jamais « arrivé » en data journalisme.

Nicolas Kayser Bril – J++ Le datajournalisme, c’est tout d’abord l’adaptation du journalisme à l’ère du numérique. Tout comme le journalisme s’est transformé avec le télégraphe, le téléphone, la radio etc, le journalisme mute aujourd’hui. Pour enquêter et raconter, il faut travailler avec des développeurs, des graphistes, des ergonomes. Tous les contenus deviennent des données, et leur quantité nécessite de les analyser avec des outils statistiques. Mais comme on ne parle pas de téléphonejournalisme, j’ai bon espoir que ce qu’on appelle aujourd’hui datajournalisme devienne, demain, synonyme de « journalisme ».

Nicolas Patte – Owni Le journalisme qui Excel /-)

Alexandre Léchenet – Lemonde.fr Collecter, traiter et transmettre l’information en utilisant les moyens informatiques et ceux ouverts par l’expansion d’Internet.

Sylvain Lapoix – Owni La poursuite du journalisme par d’autres outils. Et un gros retour aux sources : la vérification, l’étude en profondeur d’un sujet et la compréhension de sa mécanique afin de restituer sous une forme pédagogique.

Simon Rogers – The Guardian Datablog Très simplement, c’est du journalisme de base, mais qui repose sur les nombres plutôt que les interviews.  En fin de compte, c’est le format le plus flexible dont le résultat peut s’exprimer avec des mots, des applications interactives ou des visualisations.

 

L'enquête du Monde.fr sur les dépassements d'honoraires

2. Quel est le frein au développement du datajournalisme ?

Marie Coussin – Askmédia Le data journalisme peut coûter cher, notamment pour les rédactions : il faut avoir des graphistes, des développeurs, des journalistes donc investir pour constituer une équipe. Et c’est une forme de journalisme qui prend du temps, on n’est pas sûr à tous les coups de trouver une information pertinente ou intéressante dès que l’on ouvre un fichier excel. Comme le dit Simon Rogers, du Guardian, le data journalisme c’est 80 % de transpiration, 10% de bonnes idées, 10% de résultats.

Nicolas Kayser Bril – J++ On voit chez certains un mélange de manque de moyens et de frilosité, bien sûr, mais je n’ai pas l’impression que ça dérange beaucoup le datajournalisme. Au contraire, de nombreux innovateurs, journalistes, développeurs ou même photographes foncent. Si les rédactions traditionnelles ne les voient pas, c’est qu’ils ne regardent pas au bon endroit.

Nicolas Patte – Owni Le frein principal c’est celui de l’utilité dudit développement. L’existence des datajournalistes est très positive, la migration de certains journalistes vers cette nouvelle pratique est positive, mais tout journaliste n’a pas vocation à devenir datajournaliste. Il n’est donc pas nécessaire que le datajournalisme doive se développer au-delà d’un besoin à calibrer – « On ne peut pas accueillir toute l’infobésité du monde ! ». Un autre frein est le coût induit par sa pratique. Du début à la fin de la chaîne (du datamining à la publication), il existe souvent plusieurs métiers, et le « coût de fabrication » de l’information est rarement compensable par la vente de cette information – dans le contexte actuel de crise profonde du modèle économique de la presse.

Alexandre Léchenet – Lemonde.fr Au sein des rédactions, c’est surtout l’argent qui pose problème. Cette forme de journaliste peut coûter plus cher, avec l’intervention de développeurs, de graphistes et d’autres métiers, sans pour autant rapporter plus. L’investissement doit donc être important ; il n’est donc pas souvent réalisé en France.

Sylvain Lapoix – Owni Le temps et les moyens humains : les compétences sont là et se développent sur le terrain de l’expérience de terrain et de l’analyse des sujets de fond. Le problème est l’immobilisation que représente le plus modeste projet de datajournalisme pour s’insérer dans une compétition technique de plus en plus exigeante en terme de forme (parfois au détriment du fond).

Simon Rogers – The Guardian Datablog Ca s’accélère, toutefois de nombreux journalistes continuent de croire qu’il y a une haute barrière à l’entrée. Par ailleurs, il n’existe pas encore suffisamment d’outils que l’on puisse utiliser sans être développeur.

 

Propublica.org, un site de référence du datajournalisme

 

3. Quelle est la phrase la plus absurde que tu aies entendu au sujet du datajournalisme ?

Marie Coussin – Askmédia « On va faire une app data » comme si « data » était en soi un sujet, un angle et une forme de rendu. Ou le côté « vérité » des chiffres comme si des données n’étaient pas une matière collectée aussi selon une technique, par un organisme en particulier, etc.

Nicolas Kayser Bril – J++ (Les phrases ont été modifiées pour protéger leurs auteurs. Les deux datent de 2010.) “Le datajournalisme, ce sont des infographies animées.”ou encore “Les données, les chiffres, ne mentent pas. Cela va relancer la crédibilité du journalisme.”

Nicolas Patte – Owni « Le datajournalisme révolutionne le journalisme » ou un truc dans ce goût-là.

Sylvain Lapoix – Owni  »C’est un truc de geek », je supporte pas cette idée que les journalistes ne pourraient pas mettre les mains dans la machine pour essayer d’aider à la faire tourner autrement. Un jour, un collègue de presse éco m’a dit qu’un gars d’entreprise lui avait confié qu’il ne parlait plus aux journalistes parce que « contrairement à avant où ils bossaient leurs sujets et creusaient jusqu’à avoir une vue en profondeur, ils zappent maintenant et ne nous apprennent plus rien ». Pour moi, le datajournalisme, c’est un truc de passionné de pédagogie et d’enquête.

Simon Rogers – The Guardian Datablog Que ça n’est qu’une histoire de belles images. Bien au contraire. C’est surtout de bonnes histoires.
 

Non, il ne suffit pas de montrer un histogramme ou un camembert pour faire du datajournalisme.... (ici Brice Hortefeux le 20 janvier 2011, journal de 20h TF1)


 

4. Quel est ton article de datajournalisme préféré ou modèle ?

Marie Coussin – Askmédia L’enquête du Monde sur les dépassements d’honoraires ou celui sur le business de l’aide alimentaire US.

Nicolas Kayser Bril – J++ A fundamental way newspaper sites need to change” par Adrian Holovaty

Nicolas Patte – Owni Le datajournalisme d’investigation est de loin le plus exaltant à pratiquer. Dénicher, authentifier, dépouiller un fichier imbitable et en obtenir une information importante pour l’intérêt général, qui n’aurait jamais eu accès à l’info autrement (ou très difficilement). Du genre des 150 millions égarés de la République.

Alexandre Léchenet – Lemonde.fr Les articles de ProPublica, en lien avec des presses au niveau étatique aux États-Unis sont toujours très bien informés, préparés et présentés. L’enquête sur les infirmières de Californie ou sur les maisons de retraites sont de très bons exemples.

Sylvain Lapoix – Owni En francophone, je continue d’admirer Morts aux frontières, qui compile une représentation sobre mais frappante d’un phénomène et les expériences vécues qui se cachent en lui. En anglophone, j’avais été bluffé par Secret America, du Washington Post, sur la privatisation du renseignement aux USA (ça date un peu mais c’est toujours un tour de force) et le travail de Ian Urbina sur les gaz de schiste en général pour le NYT et en particulier les centaines de mails qu’il avait faits fuiter et proposés à la lecture sous différents formats. Le point commun, c’est toujours la rencontre d’une expertise et d’une grande quantité de données croisées avec des témoignages et d’une présentation sobre mais parlante d’un phénomène complexe (les victimes de l’immigration illégale, la privatisation de la défense américaine et le bluff économique et technologique autour des gaz de schiste). Ce que le datajournalisme peut vraiment apporter au métier, finalement.

Simon Rogers – The Guardian Datablog Je trouve qu’on a fait du bon boulot avec Sandy. Mais il faut avouer que l’affaire Wikileaks est évidemment le plus marquant. Cela a modifié nos perceptions du journalisme et il n’aurait pas été possible sans des techniques statistiques de base.
 

Les cables diplomatiques dévoilés par Wikileaks, un moment important dans l'histoire du datajournalisme, ici une infographie du Guardian sur les sources des cables

 

5. A quelles données aimerais-tu avoir accès ?

Marie Coussin - Askmédia Surtout à des données propres et bien renseignées dans la description.

Nicolas Kayser Bril – J++ Nous avons plusieurs projets, chez Journalism++, qui consistent à aller chercher les données difficiles d’accès. Mais en ce qui concerne l’ouverture des données, j’aimerai que quand un journaliste a une idée d’enquête, il puisse appeler une administration ou une entreprise et obtenir l’accès aux données nécessaires. On en est très loin, et les catalogues de données publiques ne vont pas dans la bonne direction.

Nicolas Patte – Owni À l’intégralité des données possédées par les banques d’investissement à travers le monde. À l’ensemble des écritures de Clearstream depuis 2001.

Alexandre Léchenet – Lemonde.fr Les données de l’Assurance maladie existent et sont cependant gardées par la Sécu pour ses propres analyses. Un accès à ces données permettraient aussi bien des contre-analyses que des investigations.

Sylvain Lapoix – Owni Toutes les études d’impacts et dossiers de candidatures pour les grands projets d’infrastructure, d’énergie et de construction : aéroport, forages, autoroutes… Le jour où ils font ça, on sera dans un gouvernement qui innovera en matière d’opendata.

Simon Rogers – The Guardian Datablog J’aimerai bien montrer toutes les données derrière notre projet Coins. Il se peut que ça montre simplement que notre gouvernement n’a aucune idée de la manière dont il faut archiver et utiliser les données.

 

"Les 150 millions égarés de la République" Un travail d'enquête à base de datajournalisme et de crowdsourcing en cours de Sylvain Lapoix


 
 
Propos recueillis par Benjamin Gans
 
 
Cette œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution 3.0 France.

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