Suivez toute l'actu open data, big data & dataviz grâce à notre newsletter

Close

« L’open data est une politique beaucoup moins coûteuse pour l’Etat que les incitations fiscales ou les subventions » Interview de Kent Hudson, économiste

Kent Hudson, consultant et économiste, connaît bien les questions relatives au développement économique grâce à l’open data. Il nous livre son point de vue très argumenté sur les réussites des expériences américaines et leurs potentiels pour l’économie et l’activité en France.

 

Data Publica : Dès 2006 vous avez soulevé l’importance des données publiques pour le développement de l’activité économique : quel était le contexte de cette réflexion ?

Kent Hudson : Ma société pratique pour ses clients une activité de veille en matière de développement économique et de politiques publiques et bancaires, et notamment au sein des marchés en ‘dysfonctionnement’.  Mes ouvrages  sur la  banque [cf « La bancarisation des nouveaux marchés urbains : l’expérience américaine » (Economica,) et "Banques et Territoires" avec la fondation « Entemps réel », en 2009] soulignent l’apport des données publiques et bancaires pour favoriser le développement économique.  Nous avons analysé entre autres l’impact positif de la publication de données bancaires, dans le cadre du Home Mortgage Data Act (HMDA) de 1976.

Par ailleurs, deux études publiées, la première en 2006 pour le PUCA (Plan Urbanisme Construction Architecture)  sur la France, et la seconde en 2008 sur trois pays européens pour URBACT (Programme européen pour un développement durable), ont permis d’identifier plusieurs cas d’application des politiques de développement basés non pas sur des subventions ou une fiscalité préférentielle mais sur la publication des informations de nature à favoriser l’innovation économique.  Aux Etats-Unis on doit au Vice-Président Al Gore la mise en place des premières politiques d’open data dans le cadre de reformes réglementaires.  Lancées au niveau fédéral, de nombreuses collectivités territoriales les mettent en place avec succès. Parmi les avantages de cette politique il y a son coût réduit pour les collectivités.

Il faut comprendre que la crise rend plus difficiles les politiques traditionnelles de développement fiscal, d’infrastructures et de subventions directes.  Une politique d’information pour promouvoir le développement me semble donc plus pertinente que jamais.

« L’open data peut ouvrir les marchés en favorisant une compétition plus claire et plus juste. »

D.P. : La législation américaine a donc permis d’assurer la transparence des données publiques et privées ayant un impact économique ?

K.H.: Oui la loi HMDA a eu des effets importants contre l’exclusion en ouvrant des opportunités économiques à de multiples acteurs. Elle fournit les informations concernant l’activité bancaire à l’échelle du «Metropolitan Statistical Unit » (MSU), une agrégation d’environ 5 000 foyers, donc très proche de l’IRIS de l’INSEE.  Cette information est croisée avec les données démographiques publiques pour informer les projets des investisseurs et entrepreneurs.

La loi HMDA rend solidaires toutes les banques dans la publication des informations économiques : toutes doivent jouer le jeu.  Les premières bénéficiaires sont bien sûr les banques elles-mêmes !  Ces informations sont publiées en ligne, avec trois grands effets positifs immédiats pour les banques et les territoires : elles  améliorent la capacité des banques d’analyser les risques de ces marchés TPE et PME ; elles permettent aux ONG et aux collectivités de mieux gérer leurs politiques d’aide, elles facilitent la concurrence.

En publiant l’information, vous êtes sûrs d’avoir l’attention des directions de toutes les banques. L’information sert lors des inspections du respect des banques des lois contre  la discrimination comme le  Home Owners’ Equal Opportuity Act (HOEPA) et le « Community Reinvestment Act » (CRA) .

Une loi de transparence territoriale est nécessaire aussi en France, car la banque en s’industrialisant tend à abandonner les marchés plus difficiles que sont le financement des petites entreprises en faveur des marchés plus faciles.  60% des crédits « CRA » par exemple vont aux petites entreprises dans les zones précédemment exclues de services  bancaires. Le CRA a protégé contre les subprimes, distribué par les prêteurs non-bancaires principalement.

Au Labo ESS avec lequel je travaille nos recherches indiquent que les banques françaises sous-financent et continueront à sous-financer ce secteur faute d’un dispositif de transparence équivalent.  En imposant des mesures de transparence et d’open data, on incite les banques à revenir dans les marchés plus difficiles tout en évitant les Ukases et quotas anti-économiques. L’open data a un effet d’ouverture des marchés pérennes car rentables, et c’est ce qui m’intéresse le plus. L’information peut ouvrir les marchés en favorisant une compétition plus claire et plus juste. L’open data donne aux acteurs publics et privés les moyens pour optimiser leurs services et politiques afin de relancer l’économie territoriale et de s’adapter plus rapidement aux opportunités.

« Quand on vend sa maison dans un univers d’open data, le prix est immédiatement disponible pour tous ! »

D.P : La question que pose votre raisonnement c’est qu’on ne libère pas nécessairement encore les « bonnes données » ?

K.H. : Mon approche n’est pas théorique : regardons plutôt les aspects pratiques.  Le premier constat est que, lorsqu’une collectivité se demande quelles données publiques publier, il faudrait d’abord demander : pour quel secteur économique ?  Les Américains ont répondu : les TPE et  le bâtiment, notamment les bâtiments écologiques. Dans ce cas, quelles informations permettraient aux acteurs d’y engager une action plus efficiente ?

Selon moi il faut être attentif à deux choses :

1/ Quels acheteurs, quels producteurs, comment les mettre en relation marchande sur un territoire ?

2/ Comment assurer par l’information que la relation reste équitable, pour éviter d’un coté les Ukases et de l’autre de rentes de situation ?

Quelles informations permettraient aux nouveaux acteurs économiques d’agir à moindre coût : ça peut passer en brisant la mainmise de certains ayants droits sur un marché afin de le stimuler efficacement. Pensez à l’opacité des commandes publiques, et notamment l’échec des 40 Mds de l’ANRU par exemple à ‘driver’ le bâtiment vers de nouvelles normes écologiques.

Comment ensuite rester à l’écoute des différents acteurs locaux ?  Les TPE et PME, les ONG,  les associations de consommateurs ? Il s’agit de perfectionner, de rendre plus facilement et largement accessibles les informations qui peuvent créer les opportunités économiques.  Un exemple américain concerne l’immobilier : l’accession mais aussi la réhabilitation  du parc social privatif.  Aux Etats-Unis, les agences immobilières partagent, publient toutes les informations sur leur offre, les prix payés etc… Quand on vend sa maison dans un univers d’open data le prix est immédiatement disponible pour tous, il n’est filtré par aucune «corporation». Le résultat est immédiat sur l’économie : une réduction radicale du temps nécessaire à la vente.  Casser la « rente » d’information est également bon pour les agents immobiliers eux-mêmes. Car le bien – vendu plus rapidement – rapporte mieux aux partenaires vendeurs, acheteurs et intermédiaires, et permet d’augmenter les volumes du marché.  L’information permet ainsi de réduire les coûts d’intermédiation sans léser les intermédiaires.

 

solar map

Cliquez sur l’image pour accéder au projet Solar Map

D.P. : Solar Map est un autre exemple de fonctionnement efficace de la libération des données publiques ?

K.H. : Oui.  Là il s’agit d’utilisation des informations publiques et privées pour promouvoir la réhabilitation environnementale du logement privé.  Solar Map est un système d’information et d’échange mis en place par la municipalité de San Francisco. Solar Map met en ligne une carte interactive gratuite, qui montre chaque bâtiment de la ville.  Il fournit un ensemble d’informations sur le potentiel d’énergie solaire du bâti et un forum d’échange entre résidents et prestataires de réhabilitation environnemental.

La raison pour laquelle Solar Map fonctionne c’est que l’information sert autant aux propriétaires qu’aux fournisseurs : aux acheteurs comme aux  vendeurs du marché de l’énergie solaire. Grâce aux données rendues publiques maison par maison on connait la production effective d’énergie par les panneaux solaires installés, ainsi que son prix de vente à jour. Et pour les maisons qui ne sont pas encore équipées, les mêmes informations sont fournies par référence à la surface et l’angle du toit. Les habitants peuvent calculer le manque à gagner s’ils ne sont pas équipés. Cette information de base est mise en place par le public : ça crée un système d’incitation pour les propriétaires.

Le cercle vertueux ne s’arrête pas là : puisque les données sont aussi disponibles pour les vendeurs de service, elles permettent d’orienter plus efficacement les offres de service et privilégient notamment les TPE locales.  Finalement sur le même site, les consommateurs peuvent publier leur avis et noter le prix et la qualité de la prestation de l’entreprise qui est venue poser les panneaux solaires : transparence de marché,  baisses de prix comme d’arnaques.

En France on peut constater que la labellisation des fournisseurs de panneaux solaires a immédiatement permis à l’EDF de dominer le marché fournisseur.  A la place d’un fonctionnement d’échange et d’évaluation réciproque par Open Data de Solar Map, on a mis en place un modèle « captif » par labellisation.  Cet approche n’a t-elle pas freiné le développement du marché ?

Pensons autrement. Imaginons un nouveau « service public » d’informations, d’open data.  Sur ce marché de réhabilitation ce service semble bien fonctionner à San Francisco.  Doit-il moins bien marcher en France ?

« Los Angeles a décidé de réduire le délai de permis de construire en réhabilitation de 3 mois (comme en France) à moins de 15 minutes ! »

D.P : Le rôle des acteurs publics n’est-il pas tant de libérer la donnée que de garantir qu’elle sera libérée et disponible ?

K.H. : Il y a deux choses qui me semblent importantes : d’abord c’est aux acteurs publics de fournir les données  en leur possession qui présentent une valeur économique pour les acteurs locaux d’un marché d’importance. Ensuite, l’open data doit permettre de briser les éventuelles situations de rente  (« asymétries d’information ») lorsque  celles-ci  freinent son développement.

Prenons l’exemple de Los Angeles : pour stimuler le marché de réhabilitation du parc privé immobilier, cette énorme ville a décidé de réduire le délai de permis de construire en réhabilitation : de 3 mois (comme en France) à moins de 15 minutes !  Ce changement a bien sûr réduit considérablement le coût de la rénovation. Réduire ce coût ouvre le marché pour les petits propriétaires et les petits entrepreneurs.  Or pour pouvoir émettre le permis si rapidement, il fallait digitaliser le cadastre, harmoniser les méthodes et digitaliser l’information de l’ensemble des acteurs de la régulation, ce qui a conduit la ville à restructurer les services concernés. Aujourd’hui une majorité de permis sont réalisés en ligne !

« Faut-il  permettre justement aux citoyens de «superviser  les superviseurs » par plus d’open data ? »

Le marché s’est ouvert à un grand ensemble de nouveaux acteurs TPE, tous locaux, tous recrutant localement, et tous contribuables. Un marché « brisé »  a pu redémarrer !

Autre aspect important, le « Regulatory capture » :  la « capture »  des instances de régulation par l’industrie soumise à la régulation.  L’exemple le plus flagrant est la banque «too big to fail».  Dans le secteur financier, on peut se demander si inconsciemment ou consciemment les personnes chargées de la supervision – et qui veulent, ou vont, travailler ultérieurement dans les banques – oseraient vraiment risquer leurs carrières  en imposant les conditions de transparence auxquelles s’opposent les banques.

Peut-être que dans ce genre de cas  faudrait-il  permettre justement aux citoyens de «superviser  les superviseurs » par plus d’Open Data, à l’instar de quelques reformes comme aux Etats-Unis et dans quelques pays scandinaves ?

D.P. : L’open data doit-il être imposé auprès des entreprises pour aider à fluidifier et réguler le marché ?

K.H. : Je pense qu’il faut comprendre l’open data comme l’a fait Al Gore : un levier de plus pour l’action de l’Etat. Cette réflexion arrive en France car son coût est très bas. Libérer des données publiques et privées dans un objectif de promotion industrielle ou économique  mobilise des acteurs économiques nouveaux. L’open data est certainement une politique bien plus prometteuse, et beaucoup moins coûteuse pour l’Etat que les incitations fiscales ou les subventions. L’open data est un levier trop sous-estimé par les pouvoirs publics.

 

Kent Hudson

Kent Head

Kent Hudson dirige la société KHNET, Inc., une entreprise franco-américaine de veille et de conseil aux institutions financières privées et publiques. Il publie « La bancarisation des nouveaux marchés urbains : l’expérience américaine » (Economica,) et « Banques et Territoires » avec la fondation « Entemps réel », en 2009. Les deux ouvrages sont consacrés aux innovations américaines en financement des besoins des territoires et des populations difficiles et aux adaptations possibles en France.  Aujourd’hui dans le cadre du Labo ESS il mène le projet « Banques et territoires », qui comporte les expériences dans ce sens en partenariat avec la ville de Paris et la Région Franche Comté et plusieurs banques françaises.

 

Propos recueillis par Benjamin Gans

Cette œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution 3.0 France.

 

 

2 Commentaires

  1. Lemaitre 24 juillet 2013 Répondre

    Bonjour
    Certainement intéressant. Le problème est que de nombreuses données sont incohérentes. Des installations qui prétendent fournir 3 fois plus qu’elles ne le pourraient, des confusions entre kW, kWh et kWc. L’univers collaboratif est plein de bonnes intentions, mais aussi plein de « chausse-trapes ». Comment alerter les collaborateurs et comment les éduquer à la production de données ? A moins de mettre au point des algorithmes de restitution de données qui fabriquent du presque vrai à partir du beaucoup faux !!
    G. Lemaitre

  2. Marc-Henri Hurt 24 juillet 2013 Répondre

    Excellent entretien, dont l’enseignement majeur mérite considération.

    Quelques remarques complémentaires.
    1. Tous ceux qui ont (aussi) été formés à l’économie et se sont intéressés au mouvement d’ouverture des données dès ses débuts n’ont pu manquer de penser au rêve néoclassique de la concurrence pure et parfaite par la transparence des marchés, toutefois pas dénuée d’effets paradoxaux, notamment en raison de la dynamique des marchés. Sans réglementation, les monopoles, oligopoles, oligopsones…, surgissent aussi de la concurrence sur de nouveaux marchés et peuvent mieux profiter des informations ouvertes dans certains contextes.
    K. Hudson ne l’omet d’ailleurs pas : « Ensuite, l’open data doit permettre de briser les éventuelles situations de rente  (« asymétries d’information ») lorsque  celles-ci  freinent son développement. [d'un marché d'importance]« .
    Sur le secteur financier, avec un effet paradoxal maximum de la déréglementation…sans ouverture des données, voir par exemple mon intervention au colloque « 2èmes assises de l’évaluation des poliques publiques – Quelle politique pour les données publiques ? », http://donneespubliques.aromates.fr/wp-content/uploads/2011/08/Synth%C3%A8se-2%C3%A8mes-Assises-de-l%C3%A9valuation-des-politiques-publiques.pdf , p. 17).

    2. Mais l’approche par les secteurs économiques, que j’envisage aussi depuis quelques temps (certains peuvent en témoigner), illustre la maturation de l’ouverture des données. On peut aussi l’inscrire plus systématiquemernt dans des politiques publiques, avec un rôle majeur de la réglementation pour contrer certains effets néfastes de marché : « L’information sert lors des inspections du respect des banques des lois contre  la discrimination comme le  Home Owners’ Equal Opportuity Act (HOEPA) et le « Community Reinvestment Act » (CRA) ».

    3. Autre judicieuse question liée : « Quels acheteurs, quels producteurs, comment les mettre en relation marchande sur un territoire ? », pour laquelle d’autres approches sont néanmoins possibles.

Laissez une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Current day month ye@r *